Grégory Joron s’est rendu en Nouvelle-Calédonie près d’un an après les émeutes qui ont meurtri l’archipel. Sur un territoire marqué par la violence, la misère sociale et les tensions identitaires, il a rencontré les policiers calédoniens qui ont tenu, longtemps seuls, pour protéger ce bout de France. Aujourd’hui, plus de 150 d’entre eux sont privés sans raison de la reconnaissance qu’ils méritent. Cette tribune est un appel à la justice, à la mémoire, un plaidoyer à la parole tenue.

À plus de 16 000 kilomètres de Paris, à Nouméa, ce qui frappe, malgré la nature luxuriante entre l’aéroport de La Tontouta et la ville, malgré la douceur des paysages de la Baie des Citrons, ce sont les stigmates des émeutes.
Un immense centre commercial entièrement calciné. Carrefour, Décathlon, des entreprises, et tous les bureaux de police ravagés par les flammes.
Certains bâtiments ont été rasés, ne laissant que des dalles de béton désertes. D’autres, encore debout, se dressent tels des squelettes décharnés, témoins de la violence des événements de mai 2024.
Malgré la quiétude apparente à Nouméa, et ses habitants qui vous saluent spontanément lorsque vous les croisez dans la rue, un paradoxe plane en permanence.
Une situation complexe pour la Police Nationale sur un territoire fragile
La réalité reprend vite le dessus : les checkpoints de gendarmes sur la route de Saint-Louis, les blindés Centaure en position, les sacs de sable protégeant des guérites de fortune… La tension est là, sous-jacente, contenue, mais palpable. Le calme n’est qu’apparent. Fragile.
Lors de mes visites au commissariat, à la PAF, ou au Haut-commissariat1, chaque collègue, chaque autorité a livré sa vision des émeutes.
Certains ressentent un tiraillement, compréhensible au regard de leur histoire familiale. D’autres sont plus tranchés. Mais tous composent avec une situation complexe pour permettre à la Police nationale de remplir sa mission : protéger et servir.
Tous ont en commun une sidération : la violence à laquelle ils ont été confrontés.
Des jeunes qu’ils connaissaient sont devenus méconnaissables, emportés par une fièvre collective qui a engendré des drames et laissé de profondes séquelles.
La vie a repris, le quotidien semble reconstruit, mais le constat sécuritaire reste alarmant.
Pauvreté, alcool et drogue ont engendré une urgence sanitaire et sécuritaire
L’alcool est un fléau majeur. Les jeunes consomment tout, n’importe quoi, et en grande quantité. Des mesures ont été prises : dans les supermarchés, les rayons alcool sont isolés dans des zones fermées, avec contrôle d’identité à l’entrée.
Les cambriolages sont fréquents, souvent pour voler… de l’alcool.
Les drogueries sont dévalisées de leur alcool ménager, notamment celui parfumé à la framboise… C’est effrayant.
S’ajoute à cela la consommation d’un cannabis local extrêmement chargé en THC, jusqu’à 25%.
Résultat : quatre fois plus de cas de schizophrénie ici que dans le reste du pays. Pourtant, il n’y a pas quatre fois plus de structures pour les prendre en charge. Il n’y en a même aucune.
Ces personnes malades, souvent sans domicile, exclues des tribus pour leur comportement, errent dans Nouméa. Le phénomène s’est accentué depuis les émeutes, avec une hausse nette des agressions.
Il n’est pas rare pour les policiers de prendre en charge jusqu’à 100 personnes en IPM2 sur un seul week-end. La fermeture des boîtes de nuit et débits de boisson se transforme chaque soir en affrontement tendu avec les policiers, tentant de disperser des centaines de personnes pour éviter les bagarres inévitables.
Les violences intrafamiliales sont un autre sujet majeur. Les faits ne cessent d’augmenter, nourris par le cocktail explosif : alcool, cannabis, et des pratiques encore marquées par une conception de la place des femmes très éloignée des standards républicains.
Un phénomène nouveau est révélateur de la situation sociale et économique dramatique. Des personnes inconnues des services de police, sans emploi, victimes de la crise du nickel et de l’effondrement économique post-émeutes, volent pour nourrir leurs enfants.
Nouméa fait face à des enjeux sécuritaires considérables.
Des policiers calédoniens sans lesquels le territoire aurait vacillé sont aujourd’hui oubliés
L’avenir de l’île suscite interrogations et inquiétudes : indépendance ? État associé ? Maintien dans la République ?
Au moment où j’écris ces lignes, un conclave se tient entre loyalistes et indépendantistes en région parisienne.
Personne ne peut prédire ce qu’il en ressortira mais une chose est certaine : tous les collègues que j’ai rencontrés sont viscéralement attachés à leur territoire, qu’ils ont défendu ardemment il y a un an.
Ils ont tenu plus d’une semaine avant l’arrivée des renforts avec les moyens du bord. Avec solidarité, abnégation, sang-froid.
Ils ont tenu.
Aujourd’hui, j’estime qu’ils doivent être légitimement honorés d’une médaille de la sécurité intérieure avec agrafe “Nouvelle-Calédonie”.
Près de 500 collègues devaient être décorés mais une instruction incompréhensible et arbitraire impose désormais de n’en récompenser que 328.
Plus de 150 collègues risquent d’être effacés de cette reconnaissance, sans aucune raison valable.
Depuis deux jours, je me bats pour faire rétablir les policiers dans leur droit calédonien.
J’invite ceux qui, à 16 000 kilomètres, ont pris cette décision absurde, à venir regarder mes collègues dans les yeux… et à leur expliquer quelle raison obscure a justifié leur mise à l’écart.
La République a tenu.
Nouméa, un genou à terre, a tenu grâce à ces policiers.
Ne pas le reconnaître, c’est briser le lien qu’ils ont incarné, défendu, protégé.
Ce lien qui nous rassemble et qui fait notre Nation.
J’espère quitter Nouméa avec la conviction d’avoir obtenu le rétablissement de la liste initiale.
Ce sera une de mes contributions pour mes collègues calédoniens.
Éloignés, géographiquement.
Riches de cultures, d’origines et d’histoires entremêlées, mais unis par un même engagement.
Ce sont des policiers républicains. Ils l’ont prouvé.
Grégory Joron
Secrétaire Général UN1TÉ






