Lorsqu'ils sont saisis, il y a quatre ans, pour un homme interpellé en train de filmer sous les jupes des femmes à leur insu, jamais les policiers de l'unité d'atteintes aux personnes de la brigade de sûreté urbaine (BSU) du commissariat de Carpentras, ne pouvait imaginer l'horreur des découvertes qui les attendaient. Pendant un mois, ces quatre policiers seront plongés sans les moyens d'une PJ dans cette procédure complexe.
Depuis le 02 septembre et jusqu’au 13 décembre, 51 hommes sont sur le banc des accusés de la Cour criminelle du Vaucluse pour des centaines de viols sous soumission chimique contre l’épouse de l’un d’entre eux. Il ne s’agit pas ici de raconter les faits largement relayés par la presse et alors que le procès est en cours, mais de raconter ce que la presse ne sait pas. Comment des policiers d’un commissariat d’une ville moyenne, qui ont permis la révélation de cette affaire, ont vécu cette enquête hors du commun. Si le récit des faits appartient désormais au débat public de justice, il ne faut pas oublier ces femmes et hommes qui ont « sauvé la vie » de la victime, une femme et mère.

Ces quatre policiers enquêteurs qui composent l’unité à ce moment-là, comme l’ensemble de leurs homologues du pays, sont débordés. Violences intra-familiales, agressions et harcèlement en milieu scolaire, agressions sexuelles… Les affaires en flagrant délit s’enchaînent et s’accumulent de jour en jour, les dossiers s’empilent, et avec eux les victimes qui attendent un retour de leurs plaintes.
D'une affaire banale, ils décèlent assez vite que quelque chose ne va pas.
Ce jour de septembre 2020, un homme leur est présenté. Il a été pris en flagrant délit par l’agent de sécurité d’un hypermarché de la ville en train de filmer avec son téléphone portable sous les jupes de femmes.
L’affaire peut sembler atypique, elle n’est pour les enquêteurs de Carpentras qu’un flagrant délit supplémentaire venant s’ajouter aux milliers de procédures qu’ils n’ont pas encore eu le temps de traiter.
Car dans cette ville comme partout, l’investigation est en souffrance et avec elle ses membres : surcharge de travail et mentale, responsabilité ineffable face aux magistrats et aux victimes, horaires et cadences infernales…
Pourtant, en extrayant les vidéos du téléphone de cet homme qui porte atteinte à l’intimité d’inconnues, des éléments présents dans l’appareil vont mettre la puce à l’oreille du premier policier saisi. Ce Gardien de la Paix aguerri va plus loin que ce que la méthodologie prévoit habituellement, et fouille dans des applications inattendues, ce qui va lui permettre de tomber sur des échanges écrits mais également des vidéos…
« Je vais lui écraser 10 cachets de Temesta, ne t’inquiète pas, elle va dormir. Je te l’offre, elle est sur le lit. » Le tout accompagné de consignes pour ne pas laisser de traces ou indices.
L’affaire est lancée…
Et avec elle les galères du manque de moyens en plus d’un outil de rédaction procédurale obsolète. Des embûches qui pourraient en faire abandonner plus d’un, mais pas ce policier.
Comme cette anecdote qui illustre le système D dans un commissariat où il n’existe aucun réseau wifi malgré les besoins évidents. Cet enquêteur, téléphone de l’auteur en main, se tortillonnera contre la fenêtre d’un des bureaux pour capter le réseau internet public d’un hôtel voisin, et ainsi accéder aux preuves postées dans des discussions en ligne. Sans cet hôtel planté à proximité, il n’aurait jamais pu se connecter à une application de discussions et de stockage d’images qui feront basculer l’enquête…
En plus des difficultés logistiques, il est aisé de comprendre que ces policiers ont été choqués par les photos et vidéos découvertes durant l’enquête et dont le visionnage ne laisse pas indemne : « J’ai traité des viols d’enfants et d’autres procédures auxquels je suis préparé mais je ne m’attendais pas à voir ce qui a été fait à cette pauvre femme. Je n’en dormais plus la nuit, je souffrais d’insomnie, je pensais à la manière dont j’allais devoir annoncer à la victime ce qu’elle a subi. Les nuits qui ont suivi les procès-verbaux dans lesquels je décortiquais ce qu’elle subissait ont été difficiles. »
Car ce sont ces policiers d’un « petit commissariat » qui ont eu la lourde charge de convoquer et révéler à la victime les abus qu’elle subissait. Sans eux, « l’affaire Pelicot » n’existerait pas.
Sans eux et sans le talent d’un des collègues du policier à l’origine de ces découvertes, jamais les aveux de l’époux et accusé principal n’auraient été recueillis avec autant de rapidité dès les premières auditions.

Durant le tout premier mois d’enquête, les quatre policiers de la petite unité locale s’organiseront pour continuer à traiter les nouvelles procédures qui tombent sans aucun renfort extérieur.
A l’issue de ce mois, après qu’ils aient effectué les premières auditions et mis en lumière le pan criminel de ce dossier, ils sont dessaisis. L’enquête prenant une telle ampleur sous le nombre des mis en cause et nécessitant des moyens colossaux, il faudra l’entrée en jeu de la Police Judiciaire.
Le dossier Pelicot n’intéressait pas la hiérarchie policière
Il importe de comprendre que cette affaire de crimes sexuels considérée comme une des plus grosses de ces dernières décennies en France, ne répond pas aux exigences de la politique du chiffre qui à court dans la Police Nationale, car il s’agit d’un seul dossier.Le chiffre, lui, exige de « sortir » les dossiers en nombre quelle que soit leur importance et leur qualité.
Dans le but de remplir les cases des tableurs Excel, beaucoup de chefs de services privilégient plusieurs auditions de qualité moyenne qu’une très longue audition décortiquant tous les éléments pour faire avancer la procédure. Une gestion à l’impact négatif sur la qualité des investigations.
Le chef de service du commissariat de Carpentras de l’époque ne manifestera aucun intérêt tant sur le fond que la forme du dossier Pelicot. Il n’y aura jamais aucune reconnaissance pour les policiers au fil des jours et des révélations, pas même verbale, ni même une tape sur l’épaule, et ce malgré les assauts de l’officier de la brigade qui avait pourtant sollicité une demande de gratification. En vain. Ce délaissement sera tel, que les fameux policiers ne bénéficieront jamais d’aucun suivi psychologique malgré le retentissement sur leurs vies.
« Je visionnais des dizaines de vidéos que je devais retranscrire dans le détail, à n’en plus dormir, et avec conscience que le lendemain j’allais en visionner d’autre. »
Quatre ans plus tard, alors que le procès a débuté, ces mêmes policiers ne sont pas prévus dans la liste des convoqués à la barre où ils auraient pu raconter ces précieuses premières semaines d’enquête et d’auditions.
S’il lui a fallu éprouver l’instinct policier à son paroxysme et malgré l’extraordinaire de cette affaire, le policier qui a mis la main sur tout ce qui permettra de la révéler n’en tire aucune gloire. Sa satisfaction est d’avoir extirpé une femme de « l’enfer et des griffes d’un monstre », incontestablement conscient de lui avoir « sauvé la vie », selon les propres mots de la victime.
Alors, pour ce travail colossal et ce sens du devoir parfaitement accomplis, pour toutes les victimes de crimes sexuels qui ne doivent leur salut qu’à la qualité de la procédure, pour le retentissement de cette affaire sur l’ensemble de la société française, il y a lieu d’espérer que l’indifférence à laquelle ces policiers ont été confrontés il y a quatre ans soit enfin réparée par leur administration.
Linda Kebbab
Je tiens à souligner le travail exemplaire de la première équipe d’enquêteurs qui a pris en charge l'affaire PELICOT et les féliciter. Leur dévouement, leur professionnalisme et leur engagement ont été cruciaux dans les premières étapes de cette enquête.
Encore bravo aux collègues !
j'espère qu'ils seront récompensés un jour et qu'ils ont pu trouver l'aide psychologique nécessaire!
A eux
Pour Gisèle
Pour nous toutes
Pour nous tous
Superbe article