Dans la nuit du 7 décembre 1979, deux policiers, Jean-Yves Ruelle et Gérard Croux, sont abattus froidement rue Monge à Paris. Les criminels étaient en cavale, après des vols à main armée et le meurtre d’un veilleur de nuit, Mohammed Hachemi. Si l’un des deux criminels est neutralisé par un policier dans l’action, le second, Philippe Maurice, sera interpellé. Après avoir saisi tous les recours judiciaires possibles, la condamnation à mort prononcée en 1980, est confirmée par la cour de cassation le 19 mars 1981.

Dans le couloir de la mort, après une tentative d’évasion durant laquelle il blesse grièvement un agent pénitentiaire, Philippe Maurice est pris en charge par Robert Badinter qui obtient du nouveau président de la République de l’époque, François Mitterrand, une grâce présidentielle, le 25 mai 1981. Sa peine a donc été commuée en réclusion criminelle à « perpétuité », qui prendra en réalité fin le 8 mars 2000, suite à une libération conditionnelle…
Ce dernier condamné à mort de l’histoire de France, a par la suite eu un parcours atypique. Ses études, reprises en prison, l’ont amené à intégrer des fonctions dans la recherche à l’EHESS1 ainsi qu’au CNRS2. Il a écrit et publié un livre autobiographique à sa sortie de prison. Il est en quelque sorte devenu ce que lui avait prédit Badinter, « le symbole de l’abolition de la peine de mort ».
Intervention sur des plateaux télévisés chez Bernard Pivot ou Ardisson quelques semaines seulement après sa libération pour faire la promotion de son livre, cité en 2012 par le magazine Capital dans l’article « La France qui réussit », pièce mise en scène sur son procès au théâtre en août 2024, ou plus récemment, invité intervenant au colloque « Robert Badinter et les sciences sociales » au Conseil Constitutionnel en octobre 2025. Philippe Maurice est devenu un personnage public.
Mais qu’en pensent les familles des victimes ?
ActuPolice a été reçu par Franck, major de police et fils d’un des policiers abattus le 7 décembre 1979.
De l’aveu de Franck, le parcours du condamné ayant échappé à la peine de mort est « extraordinaire ». Il n’est pas retombé dans la délinquance certes, et a su évoluer. Mais il regrette un réel manque d’empathie vis-à-vis des familles des victimes. Même s’il leur a reversé de l’argent issu de la vente de son livre, Franck et sa famille auraient préféré qu’il ne soit jamais écrit, et au moins, que Philippe Maurice leur demande leur avis sur ce projet.
Le choc de la libération : les victimes ne sont pas informées
« Quand on a appris sa sortie de prison, je m’en souviendrai toute ma vie ». La grand-mère de Franck lit dans un magazine télé de l’époque que l’un des auteurs du tandem ayant tué les deux policiers dont son fils, passait dans une émission de Bernard Pivot pour la promotion du livre qu’il venait d’écrire. « Elle a appris sa libération comme ça, c’est un choc monstrueux… ». Un choc pour toute la famille, beaucoup de colère, d’incompréhension, un sentiment d’injustice. « Lui, il est là, mais mon père n’est plus là ».
Philippe Maurice, un symbole ?
La douleur de Franck et sa famille ? C’est la médiatisation d’un des membres du commando et qu’il soit accueilli en « symbole ». Dignement, le policier ne remet pas en cause les décisions de justice, mais aurait souhaité que ce personnage reste discret par respect pour les victimes.
Dans son interview, le présentateur Ardisson lui demande : « Vous ne parlez pas du policier que vous avez tué ? » Maurice répond : « je n’avais, il est vrai, sans doute pas envie d'extraire de moi une partie, enfin..., cette partie-là ».
A ce propos Franck répond très affecté, « Mais nous, on n'avait pas envie que cette histoire ressorte à nouveau. On n'avait pas envie de le voir à la télé, on savait qu'il était en prison, qu'un jour il en sortirait, qu'il aurait peut-être un travail. Il n’est pas retombé dans la délinquance, félicitations à lui. Mais nous, on n’avait pas envie que cette histoire ressorte. ».
Intervenant au Conseil constitutionnel
En octobre 2025, le Conseil constitutionnel va porter le coup de grâce à la famille de Franck. Pour eux, qu’une institution d’État fasse l’honneur à l’un des membres du commando ayant abattu deux gardiens de la paix, en lui permettant de s’exprimer ainsi est « une honte » et c’est « impardonnable ». Pourtant, il a un profond respect pour l’État, ses institutions, même pour les actions de Robert Badinter, mais que cet individu soit « honoré » de pouvoir prendre la parole pour évoquer la panthéonisation de l’ancien Garde des Sceaux, il ne le comprend pas.
Face à nous, dans une voix empreinte encore d’un deuil orphelin qui ne s’éteint pas, Franck évoque l’anecdote des cigarillos que Badinter allumait pour le condamné lors de sa détention et cite Philippe Maurice qui disait de son sauveur : « c'était le signe de la part de Monsieur Badinter, d'une profonde humanité et d'une profonde attention portée à ce petit gars qui n’était rien du tout, à savoir moi ».
Franck regrette que Maurice ne mette pas en pratique cette leçon d’humanité. « Le fait de prendre la parole, au Conseil Constitutionnel en sachant que ça va être vu, que c'est sur YouTube, est-ce que de sa part c'est un signe d'une profonde humanité ? Est-ce le signe d'une attention portée à nous ? Sa leçon aurait été tout simplement de se faire discret et de ne pas remuer le couteau dans la plaie des victimes. »
Au lieu de cela, l’ancien condamné à mort, devenu transfuge grâce aux institutions, se décrit comme un « petit bourgeois », mettant en avant son évolution sociale. Franck précise que sa mère, elle, n’est pas une « bourgeoise ». Bien au contraire.
Ils ont tué le gosse qui était en moi
Franck déplore un Philippe Maurice « centré sur lui-même dans toutes ses prises de parole ». Un Philippe Maurice qui ose se plaindre de ses conditions de détention passées, allant jusqu’à mentionner le fait que les surveillants pénitentiaires l’aient fait attendre une heure de plus lors de sa libération, et ce, de manière volontaire.
Le policier, quant à lui, rappelle avec beaucoup d’émotion que son père a été tué alors que lui n’avait que 7 ans, sa sœur 5 ans, et que sa mère était enceinte. À l’absence brutale de ce papa, il a dû grandir prématurément : « Les copains de mon âge ne m’intéressaient pas, je n’étais bien qu’en présence d’adultes… La première fois que j’ai fait du ciment chez moi pour boucher un trou dans un mur, je devais avoir dix ans. Ce n’est pas le rôle d’un gamin. D’ailleurs, souvent, les gens pensaient que mon petit frère était mon fils ». Il rappelle à juste titre qu’il aurait pu mal tourner lui aussi. Mais non, il a choisi d’épouser la même vocation que celle de son père. Il balaye d’un revers de manche les propos Philippe Maurice chez Ardisson, à propos de ses conditions de détention, quand il dit : « ils ont tué le gosse en moi. » ; et Franck, d’ajouter : « on pourrait dire la même chose. Ils ont tué le gosse qui était en moi. »
Le droit à l'oubli
Franck est un homme robuste physiquement, visiblement solide psychologiquement, mais dont les failles et l’émoi apparaissent dès qu’il évoque son père, son meurtre, et les étapes qui ont suivi, dont certaines ont été effacées de sa mémoire… Les médecins ont appelé cela, la sidération.
Il aimerait que toute personne ayant commis des actes criminels ait interdiction d’évoquer ses affaires en public afin de préserver les victimes qui souhaiteraient avoir ce droit à l’oubli.
Il explique que depuis 45 ans, la mort de son père rejaillit régulièrement, brutalement, sans prévenir, à chaque prise de parole de ce personnage et qu’il ne peut donc pas faire le deuil comme il l’aurait souhaité.
Sans haine, il aurait juste aimé que Philippe Maurice se demande quels effets ses apparitions publiques pouvaient avoir sur les familles endeuillées.
Il a le sentiment que notre société privilégie les auteurs aux victimes.
Sentiment ou réalité ?
Une chose est sure, les victimes, elles, le sont à perpétuité.
Gérard Croux, tué de la main de Philippe Maurice, a laissé deux orphelins. L'un d'eux est également devenu policier. Il ne souhaite pas s'exprimer pour le moment.
Carlo C.
Sources :
L'abolition de la peine de mort vue par un ancien condamné • Robert Badinter & les sciences sociales
Passage chez Ardisson :