Certaines questions paraissent simples à première vue, et pourtant, lorsqu’on s’y arrête avec un peu de rigueur intellectuelle, elles imposent une réflexion. Un policier peut-il, sans contradiction éthique avec son engagement, afficher publiquement une proximité idéologique avec des courants politiques remettant en cause, y compris implicitement ou au travers de discours policés, les fondements mêmes de la République qu’il sert ?

De prime abord, la réponse paraît facile : il convient de distinguer l’homme ou la femme de sa fonction. L’un aurait ses opinions, l’autre ses devoirs. D’apparence rassurante, cette séparation semble préserver les exigences de liberté individuelle et d’intégrité institutionnelle. Mais à regarder de plus près ce qu’il s’est passé dans les cortèges le 31 janvier dernier, à l’appel du syndicat Alliance, cette perception est en fait à relativiser.
Une incarnation républicaine à sacraliser
Entrer dans l’institution policière, c’est endosser une fonction qui dépasse l’individu qui l’occupe. Le policier représente et incarne l’État dans ce qu’il a de plus concret et visible. À ce titre, il est exposé à un regard critique permanent. Sa neutralité ne relève alors pas uniquement de son comportement opérationnel, mais de ce qu’il donne à voir de lui-même dans l’espace public.
La force de l’État réside dans la contrainte qu’il peut exercer, mais aussi dans la croyance partagée en sa légitimité dans le cadre du contrat social. Cette croyance est fragile et se nourrit de symboles, de discours, de postures, d’attitudes.
La neutralité : caractère essentiel du service public
La neutralité politique impose une forme d’astreinte volontaire. Renoncer à l’affichage idéologique, c’est faire primer l’incarnation de l’État républicain sur l’expression de systèmes de valeurs personnels divergents. Cette contrainte sur les policiers permet à l’institution de demeurer lisible et légitime pour tous. Là où l’idéologie divise, la neutralité rassemble. Là où le discours partisan hiérarchise, la loi de la République assure l’égalité. La police républicaine, fondamentalement, ne distingue pas les citoyens dans le rapport qu’elle entretient avec eux. Elle est la même pour tous, dans sa propension à prévenir et à réprimer, avec au bout, le monopole de la violence légitime confié par les citoyens eux-mêmes dans les sociétés démocratiques.
L’éthique du professionnel
Lorsque des représentants de policiers s’affichent aux côtés de forces politiques contestant l’universalité du droit et le principe d’égalité devant la loi, une confusion s’installe. Cette confusion altère la confiance, fragilise l’acceptabilité de l’action policière et instille le soupçon. Une police perçue comme partisane devient une police contestée, même lorsqu’elle agit conformément au droit. Le plus grand péril se trouve dans la tentation de confondre la défense de la profession avec l’adhésion à un projet politique. L’éthique républicaine renvoie une image exigeante : celle d’un engagement qui accepte de s’y soumettre soi-même, y compris dans l’expression de ses convictions personnelles profondes. Être policier dans une République, ce n’est pas seulement faire respecter l’ordre ; c’est accepter d’en être le garant impartial, même lorsque cet ordre protège ceux dont on se sent le plus éloigné.
Défendre la neutralité politique de la police ne revient pas à nier la citoyenneté des policiers. La République n’exige pas des policiers qu’ils soient sans opinion. Elle exige qu’ils soient, dans leur fonction et dans ce qu’ils en donnent à voir, au-dessus des clivages qu’ils ont pour mission de contenir. Ce renoncement n’est pas une perte mais une vertu qui élève la fonction et celui qui l’endosse. C’est la condition même de la légitimité, de l’honneur et de la force morale de la police républicaine. Le syndicalisme policier doit faire sien ce principe et l’incarner dans chacune de ses actions.
Guillaume Bonnal
Délégué national formation UN1TÉ